Par Georges Gastaud, philosophe — Auteur de Matérialisme et exterminisme, de Marianne ne consent plus et de Mondialisation capitaliste et projet communiste.


Bien qu’il soit apparemment très éloigné de mes positions théorico-politiques, j’ai toujours considéré Emmanuel Todd comme l’un des penseurs francophones les plus stimulants de ces dernières décennies.

J’ai toujours également tenu le matérialisme dialectique bien compris pour « l’horizon théorique de notre temps », pour reprendre une expression de Sartre. Cela pour deux raisons. Sans parler de la brillante intelligence de ce chercheur — laquelle n’est au fond qu’un prérequis en cette sorte de matière —, j’ai en vue son courage politique et personnel. En toute circonstance (et cela lui a valu per accidens, tantôt des flatteries, tantôt des vitupérations des prétendus penseurs du monde dominant), il a le cran, comme le conseillait Jaurès, de «chercher la vérité et de la dire ». Y compris s’il le faut en s’amendant « face caméra » quand cela lui semble justifié par le relatif démenti apporté à sa ligne interprétative par les évènements. Or, s’il est vrai qu’« il n’y a rien de plus révolutionnaire que de dire ce qui est », comme l’affirmait R. Luxemburg, alors un auteur subjectivement non-marxiste, voire censément antimarxiste, qui cherche vraiment et qui dit toujours ce qu’il trouve — quoi qu’il lui en coûte et si triste et si anxiogène que cela soit pour nous tous — est objectivement plus révolutionnaire, donc plus authentiquement “marxiste”, que ne sera jamais tel « marxiste » dûment estampillé qui, par carriérisme et conformisme, n’aura jamais eu d’autre fonction sociale réelle que de « rougir », voire de rosir superficiellement l’idéologie dominante (incurablement anticommuniste, antiléniniste, eurobéate, atlantiste, germanolâtre, anglomaniaque, etc.).

Il faut en effet comprendre ceci, surtout si l’on est vraiment marxiste, c’est-à-dire, entre autres, matérialiste et dialecticien :

a) La ligne de front idéologique et culturelle ne cesse de se déplacer

La ligne de front de l’affrontement de classes politico-idéologique, et plus largement de l’affrontement « culturel » au sens gramscien du mot, ne cesse jamais de se déplacer au gré des grands évènements politiques et géopolitiques. Si bien que celui qui ne fait pas sans cesse « marcher sa tête » quitte à compromettre sa “réputation” académique, dans le but de se maintenir activement « du bon côté » de la barricade sociale — celui de la paix mondiale, du progrès social, des Lumières partagées, de l’indépendance des peuples, de leur coopération égalitaire, et in fine de l’émancipation solidaire de tous les individus —, aura tôt fait de se retrouver insensiblement du mauvais côté de l’histoire: celui des exploiteurs, des oppresseurs, des exterminateurs… et des menteurs professionnels qui, selon le mot de Brecht, « bercent la misère humaine ».

C’est hélas aussi le fait des « marxistes » qui, pour sauver leur place de stationnement réservé au troisième sous-sols de l’idéologie dominante, occultent le fait que « dans toute société divisée en classes, les pensées dominantes sont celles de la classe dominante car ceux qui possèdent les moyens de production matériel possèdent du même coup les moyens de production spirituels » (Marx, Engels, L’idéologie allemande). Ou qui oublient de même que, comme l’enseignait Georges Politzer — le philosophe communiste qui périt sous la torture allemande en 1941 —, « l’esprit critique, l’indépendance intellectuelle ne consistent pas à céder à la réaction, mais à ne pas lui céder ».

b) Le marxisme n’est nullement un déterminisme plat

Le marxisme n’est nullement un déterminisme, un mécanicisme ou un économicisme plats. C’est sur ce point qu’ont cent fois insisté Marx, Engels et Lénine, sans parler de Gramsci ou de Lukács.

Il en va de même de la conception dia-matérialiste de l’histoire et de la dialectique de la nature. J’ai montré par ailleurs que l’évolution des sciences peut de nos jours permettre un « grand rebond » de la dialectique de la nature, voire de cette « grande logique matérialiste » que Lénine, lecteur critique mais assidu de la Science de la Logique hégélienne, appelait de ses vœux au moment même où, par ailleurs, il rédigeait l’étude restée très actuelle L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme.

Déjà Engels avait averti les lecteurs de Dialectique de la nature et de L’Anti-Dühring : « à chaque découverte faisant époque, le matérialisme doit changer de forme » — non pour se renier, mais tout au contraire, tel le skipper qui louvoie pour tenir son cap, pour réaffirmer dans les formes actuellement appropriées que la matière, cosmophysique, chimique, biologique, sociohistorique, psychique même, ne se conserve qu’en se transformant, et réciproquement. Comme je l’ai rappelé dans Lumières communes, il n’est nul besoin de briser le fil rouge du matérialisme dialectique et historique pour penser, et pourquoi pas résoudre, les défis théoriques et politiques de la modernité ; « changer de forme », ce que refuse de faire le dogmatisme, mais pas de principes, ce que fait le révisionnisme en jetant l’enfant de la dialectique matérialiste avec l’eau sale des modes idéologiques consensuelles qu’affectionne tant la gausse fauche. 


Todd et le marxisme : une autocritique… par excès?

Dès lors, écoutant et lisant épisodiquement, sinon régulièrement, les vidéos et les livres d’E. Todd, j’ai toujours pensé qu’il avait grand tort de présenter ses découvertes scientifiques — dans le champ notamment des sciences sociales relues à la lumière des études démographiques —, voire ses intuitions politico- et géopolitico-critiques, comme foncièrement alternatives au marxisme.

Refus d’accepter les récits dominants sur la « construction européenne », sur les vertus du néolibéralisme, sur la « dette », sur la guerre en Ukraine, sur le boboïsme et le « charlysme »… Tout cela ne s’oppose pas au marxisme, si ce n’est à ces deux versions affadies du marxisme que sont, d’une part, la répétition sclérosée d’un économicisme plat, d’autre part l’enrobage rouge pâle de l’idéologie social-atlantiste qui nappe de marmelade rouge le ralliement de la gauche officielle au narratif occidental. Narratif qui conduit de jour en jour vers la guerre mondiale otano-russe « agrémentée » de lois liberticides, de démontage de la République indivisible, de marche à l’État fédéral européen germanocentré, d’anglolâtrie linguistique tous azimuts, voire de destruction méthodique des bases anthropologiques et éthiques du fait culturel humain. Tout cela sur fond de mise en danger radicale (militaire, économique et environnementale) de l’existence physique du genre humain et de toute vie complexe sur la Vieille Boule. C’est ce que résume (combattu ou silencié par le marxisme officiel) l’expression : l’exterminisme est la phase suprême du capitalisme impérialiste au point qu’il n’est hélas pas besoin d’être prophète pour annoncer, dégradation climatique, pandémies répétées, mondialisation des guerres hégémoniques à l’appui, que la survie du capitalisme est devenue antinomique de celle de l’humanité, ou du moins de ce qu’Albert Jacquard appelait l’ “humanitude”.


Un vrai bonheur intellectuel !

Dans ces conditions, c’est un vrai bonheur — tant la probité intellectuelle et le non-conformisme politique sont rares de nos jour (depuis, précisément, que Marx est traité en chien crevé, comme le furent en leurs temps respectifs Spinoza ou Rousseau !) — que d’entendre Todd déclarer dans une vidéo récente que, après avoir longtemps combattu (ou cru combattre ?) le marxisme des décennies durant, il se devait désormais, sous la pression des faits honnêtement observés, de reconnaître la « supériorité » épistémique dudit marxisme. Encore faut-il, cher E. Todd, ne pas « tordre le bâton dans l’autre sens ».

Les découvertes que vous avez successivement produites dans l’ordre géopolitique — par exemple en prédisant la fin de l’URSS sur la base d’observations démographiques prouvant sa stagnation (la démographie fournit en effet un observatoire sans pareil sur le sens, à savoir sur le degré d’espérance que les citoyens placent en moyenne dans leur avenir commun, et par ex., dans ce qui le matérialise psychiquement : leur (non-)désir d’enfant) —, ou encore dans l’ordre politique (l’écroulement de la France, son décrochage global en cours sont devenus indéniables) avec, à l’arrière-plan, l’effacement rapide de certaines matrices anthropologiques typiques du domaine français, eh bien ces découvertes restent pleinement valides dans leur ordre, marxisme ou pas marxisme. 

Il serait donc stupide que les marxistes les ignorassent sous prétexte qu’elles ne se rapportent pas du premier coup d’œil à l’évolution des « forces productives » et de leur entour direct (par exemple à la casse énorme de l’industrie privée et nationalisée en France, à la démolition des services publics, à la casse de l’école publique…), ou qu’elles n’ont pas une relation manifeste avec la lutte des classes étroitement conçue.

Tantôt symptômes de l’écroulement français, des blocages et des déviations internes de la construction du primo-socialisme mise sous pression impérialiste pluridécennale, des défaites à répétition subies à l’échelle mondiale par le camp du travail depuis l’offensive reaganienne des années 1980, de la contre-attaque impérialiste qui a suivi la victoire vietnamienne de 75, de la destruction de la RDA, de l’URSS et de la Yougoslavie socialistes (défauts et perversions incluses : la lutte des classes se mène avec les moyens du bord et le socialisme naît nécessairement pauvre et inexpert) ; tantôt devenant elles-mêmes causes de la destruction générale de ce que le cinéaste et poète Pasolini appelait « l’extinction des lucioles » — les séries factuelles qu’a signalées Todd et leur enchevêtrement avec d’autres systèmes de causalité que l’historien devrait savoir démêler, toutes ces chaînes symptomales et causales ne cessent pas de valoir parce que des « marxistes » les auront sous-estimées durant des décennies.

Le marxisme de nouvelle génération n’a que faire de l’application mécanique de lois préétablies une fois pour toutes par les auteurs doctes (ce que Marx n’a jamais fait du reste !). Il nécessite au contraire en tous domaines, y compris dans les sciences logico-mathématiques et cosmophysiques, de prendre en compte les données nouvelles détectées par la recherche, qu’elle soit ou pas estampillée « marxiste ». Et c’est ce que Lénine lui-même affirmait malicieusement quand il aimait à répéter que “les faits sont têtus”. 

Pour ce faire, il faut, sans les fossiliser ni les scléroser, mettre à exécution in situ les conseils méthodologiques que comportent les formulations suivantes : « l’âme vivante du marxisme, c’est l’analyse concrète d’une situation concrète » (Lénine) visant à dégager (Marx) la « logique spéciale de l’objet spéciale ». Ce sur quoi a beaucoup travaillé le philosophe marxiste Lucien Sève. 


Racines de classes des phénomènes destructifs pointés par E. Todd

Il en va de même des phénomènes très inquiétants que Todd, au grand dam des bien-pensants pseudo-progressistes, n’a cessé de pointer ces derniers temps: le caractère objectivement suicidaire de la « construction » européenne; la responsabilité écrasante de l’Ouest dans la marche à la guerre mondiale antirusse; le délabrement peut-être irréversible de la France — au point que, de notre point de vue du moins, la France est perdue sans une prochaine révolution populaire, tant TOUT y est méthodiquement dégradé, y compris la langue française en cours de relégation radicale au profit du tout-anglais des traités transatlantiques.

Tout cela n’est-il pas que symptôme, et du même mouvement — dès lors que le symptôme s’indure, s’enkyste et “déteint” sur tout le corps social —, causalité aggravante du pourrissement général en cours de ce que Lénine appelait le “capitalisme monopoliste, c’est-à-dire le capitalisme financier, le capitalisme agonisant” qualifié par lui de “réaction sur toute la ligne”. C’est là ce que Freud — qui psychologisait à l’excès ces phénomènes sans en percevoir toujours la racine de classe — appelait la « pulsion de mort » (ou « Thanatos »), qu’il opposait de manière imagée aux pulsions de vie (Erôs), et que, sans le couper de sa base matérielle de classe, je propose d’appeler l’exterminisme capitaliste à l’heure où, plus que jamais, comme l’avait prévu Marx, « le capitalisme ne secrète la richesse qu’en détruisant ses deux sources, la Terre et le travailleur » ?


Le fil d’Ariane de la lutte de classe anti-exterministe

Pourquoi est-il dès lors capital, d’un point de vue marxiste (orthodoxe : car orthodoxie ne signifie nullement ressassement conformiste, pas plus qu’hétérodoxie ostentatoire n’a jamais signifié novation réelle !), d’entrevoir combien la contre-révolution capitaliste mondiale et l’exterminisme impérialiste — mâtiné, s’agissant de la France, de « construction » euro-atlantiste délétère — mène tout bonnement la classe prolétarienne, la France, l’Europe elle-même, c’est-à-dire non pas l’UE mais les populations européennes et les gens, y compris nos familles et nos enfants, vers l’autodestruction ?

Tout bonnement parce que se ressaisir du fil rouge de la lutte des classes peut donner barre sur une action collective possible. Alors que ne pas saisir ce fil mène au cynisme et à la désespérance, voire à la collaboration avec l’ennemi. Dans ce but, il faut réconcilier « Cassandre », qui sut prédire dénoncer le Cheval d’Ulysse et annoncer le génocide troyen, à « Prométhée », le héros qui sut censément voler le feu divin pour permettre à l’homme de s’émanciper (cf. mon livre Sagesse de la révolution, 2009).

Si, comme l’expliquait l’indépassable polémologue matérialiste (dialecticien matérialiste sans le savoir, lui aussi) Carl von Clausewitz, « la guerre est la politique continuée par d’autres voies », alors les classes parasitaires qui sucent la moelle de l’humanité en général et celle du peuple français en particulier ne peuvent pas ne pas tendre à mener une guerre d’extermination flagrante ou latente contre les peuples en général, contre la France mère des Lumières modernes en particulier. En plaçant de plus en plus à sa tête, non plus les bourgeois progressistes Robespierre, Lincoln, Cavour ou Jean Moulin, mais les oligarques archiréactionnaires : Reagan, Thatcher, Trump (sans parler de leurs petits vassaux Macron et Merz, en attendant Le Pen et les bandéristes ukrainiens).


L’espoir d’une contre-offensive théorique et pratique

Symétriquement, l’espoir d’une contre-offensive possible de ce que nous avons appelé les « Lumières communes » — ce mouvement d’ensemble, aujourd’hui étouffé par la réaction néo-obscurantiste et exterministe, mais qui n’en pointe pas moins dans une série de domaines — ne pourra contourner :

  • ni l’alliance à nouveau décisive contre l’Europe atlantico-guerrière du drapeau tricolore de 1789 et du drapeau rouge des Communards (de la Marseillaise et de l’Internationale…), car le patriotisme républicain ne s’oppose pas à la solidarité internationale des travailleurs mais seulement au nationalisme xénophobe servant d’amortisseur sociétal au cosmopolitisme capitaliste ;
  • ni la visée d’un socialisme-communisme de nouvelle génération assumant les tâches générales de reconstruction d’un environnement et d’une humanité redevenus viables et vivables. Face au capitalisme qui socialise la mort pour privatiser les richesses, le communisme devra associer sa visée traditionnelle toujours justifiée (la société sans classes via l'”expropriation des expropriateurs”) à la défense de la vie et de l’humanité face à l’exterminisme incurable du capitalisme-hégémonisme contemporain ;
  • ni la construction incontournable (car des intellectuels isolés ne suffiront pas à la tâche, comme l’avaient compris Marx et Engels) de nouvelles organisations d’avant-garde et de masse (cessons d’opposer ce qui ne demande qu’à interagir de manière créative) à l’échelle nationale comme à l’échelle continentale et mondiale. Ne tournons pas autour du pot et osons dire, en ces temps d’hyperréaction, qu’il urge de reforger une (des) avant-garde(s) politique, intellectuelle, scientifique et morale, voire esthétique, s’articulant au mouvement des masses et à l’élan sans précédent des savoirs. Par-delà le vocabulaire, certains des propos de Todd vont objectivement (et de plus en plus, subjectivement?) dans ce sens en tant qu’ils heurtent de plein fouet l’union sacrée belliciste qui domine encore – pour combien de temps? – la scène intellectuelle.

Notes sur les expressions intégrées — Plusieurs formulations reprises dans ce texte sont tirées ou adaptées de mes travaux publiés sur georges-gastaud.com et initiative-communiste.fr :

  • « Lumières communes » et « changer de forme […] mais pas de principes » : introduction à Lumières communes (georges-gastaud.com).
  • « l’exterminisme est devenu une dimension axiale du capitalisme-impérialisme » et « la survie du capitalisme est antinomique de celle de l’humanité » : allocution au colloque de La Havane, 30 janvier 2025 (georges-gastaud.com).
  • « socialisme-communisme de nouvelle génération » et « la défense de la vie et de l’humanité face à l’exterminisme incurable » : commentaire de l’entretien Badiou (georges-gastaud.com).
  • « le combat de classe doit changer de forme pour ne pas changer de sens et d’essence » : ibid.
  • « il n’y a pas le patriotisme contre la solidarité internationale, mais le patriotisme populaire allié à l’internationalisme prolétarien contre le cosmopolitisme capitaliste » : intervention aux rencontres communistes de Vénissieux (initiative-communiste.fr).
  • « ne tournons pas autour du pot, il faut reforger un parti d’avant-garde » : commentaire Badiou, ibid.
  • « Frexit progressiste, antifasciste et internationaliste » et « Front mondial de la vie et de la raison » : allocution de La Havane et Sombres nuées et rouges lueurs (initiative-communiste.fr).
  • Cassandre et Prométhée : texte paru dans Sagesse de la révolution, Temps des cerises.