
Alors que cette question débattue depuis vingt ans est en passe de trouver un délicat aboutissement au Parlement, le débat “philosophique” sur la fin de vie ne cesse de rebondir entre les deux camps: d’un côté celui des laïques progressistes qui défendent le droit à l’euthanasie et au suicide assisté (au nom de l’inaliénable liberté dont chacun dispose d’user, voire d’abuser de son corps); de l’autre côté, le camp religieux et traditionnaliste est vent debout contre cette évolution sociétale car à ses yeux, Dieu seul dispose du droit de vie et de mort, les droits de l’être humain étant par destination subordonnés à ses devoirs envers Dieu. En outre, ajoutent les théologiens catholiques, n’y a-t-il un danger sociétal majeur à institutionnaliser une forme de droit de (se) tuer ou de se faire turer?
Ce débat légitime, et qui suppose une écoute mutuellement respectueuse, pourrait rebondir à l’infini et l’on devine de quel côté se situerait l’auteur de ces lignes qui s’est déjà prononcé sur ce point dans Sagesse de la révolution (chapitre De la mort volontaire) ainsi que dans un commentaire des Cahiers philosophiques paru en 1984 à propos d’un passage d’Epicure tiré de La Lettre à Ménécée et intitulé La vie éphèmère.
Si le débat n’était que philosophique, il serait assez facile à trancher, du moins d’un point de vue dia-matérialiste, laïque et communiste. On doit certes respecter l’idée que des croyants puissent refuser pour eux-mêmes ce qu’il ressentent comme une forme d’ “hubris” exercé par l’humain sur lui-même. Seulement il ne s’agit pas de ce que chacun peut et veut faire de sa propre fin de vie, une société laïque, donc séparée de toute emprise cultuelle, laissant évidemment à chacun la liberté de mourir selon ses convictions pourvu que, comme le disait Brassens, chacun se bornât “à ne pas trop emmerder ses voisins”…
Libre donc au croyant de convaincre l’incroyant de refuser l’euthanasie et le suicide, assisté ou sans assistance. Mais pour cela, il ne faut pas tabler sur un interdit légal d’inspiration cléricale, il faut exclusivement soumettre la discussion à un échange d’arguments rationnels puisque nul ne ne parle de nos jours d’obliger qui que ce soit à recourir à l’euthanasie contre son gré: c’est au contraire les Eglises qui ont criminalisé durant des millénaires le recours au suicide ou à l’euthanasie en le refusant aux incroyants comme aux croyants. Si bien qu’on voit mal pourquoi une société laïco-républicaine ne pourrait pas ouvrir un tel droit à ceux qui, après mur examen, concluraient pour eux-mêmes avec Epicure que “l’art de bien vivre ne se dissocie pas de l’art de bien mourir” (“eu thanein” en grec) ou qui, à l’inverse penseraient, comme Spinoza (un philosophe laïque et anticlérical pourtant!) jugeraient que le suicide n’exprime pas la plus haute liberté de l’homme mais bien son plus haut degré d’impuissance. Simplement, souvenons-nous du jeune tétraplégique Vincent (son patronyme m’échappe), devenu qui plus est muet et aveugle, qui n’avait pu obtenir du corps médical qu’il mît fin à son calvaire: cet état proprement insupportable avait forcé sa mère, qui n’en pouvait plus de subir cette interminable crucifixion travestie en “soin”, à procéder illégalement à cet acte d’amour… tragiquement inhumain que devient, dans certains cas-limites, l’acte consistant pour une mère à donner la mort à celui qu’elle a mis au monde. Qui ne voit qu’au minimum dans de tels cas, cet acte ultime doive être dûment assisté par un tiers, et par un tiers techniquement instruit qui pût ne pas transformer l’acte d’euthanasie en un involontaire massacre final?
Seulement le problème n’est pas seulement philosophique; et c’est là que le bât blesse!
En effet nous vivons dans une société capitaliste, impérialiste, guerrière, antisociale et de plus en plus fascisante où, sous la pression permanente de l’UE néolibérale – qui ne cesse d’enjoindre la France de diminuer ses dépenses de santé! – le “droit” à l’euthanasie pourra demain être dévoyé en sommation directe ou insidieuse d’avoir à y recourir contre ceux qui sont “trop”. Trop vieux, trop malades, trop diminués, trop seuls, trop abandonnés, trop dépressifs si bien que, dès lors que l’on n’a “plus les moyens” de soigner vu que desdits moyens, “on” en a “besoin” (qui ça, “on”?) pour préparer la guerre nucléaire de demain. Si bien que, dans de telles conditions, l’ “euthanisme”, si l’on peut risquer ce néologisme, peut faire symétriquement pendant en fin d’existence à l’eugénisme que certains émules de Gobineau et des partisans modernes du transhumanisme prônent à demi mots pour “améliorer la démographie” en éliminant la “partie dégénérée” (sic) de l’humanité. En outre on voit bien que dans une telle société où le marché fait loi, où les moeurs des CSP + des métropoles font rapidement loi pour la société toute entière (quoi de plus antidémocratique que la mode?), tout progrès sociétal authentique fait sur le champ l’objet d’une surenchère? En outre, la “liberté” de faire ceci ou de faire cela est secrètement conditionnée, pour toute la partie prolétaire de la population, par le manque absolu de moyens d’existence. Pensons au “droit” des femmes ukrainiennes de devenir des “mères-porteuses” dans la belle patrie néolibérale, otanienne et néo-bandériste de Zelensky: combien de femmes prolétaires ukrainiennes y ont-elles sacrifié au profit de couples occidentaux riches dans l’espoir de pouvoir nourrir leur famille? A l’inverse, combien de femmes d’oligarques se sont-elles dit un jour très chrétiennement: “tiens, si je prêtais donc mon utérus à un couple stérile d’ouvriers immigrés en leur remettant le jour venu le fruit de mes entrailles”? Commerce de la vie, commerce de la mort, commerce de l’indignité sont en réalité inséparables de la société capitaliste.
Faut-il alors renoncer, parce qu’il y aura des dérives, à l’obtention d’un droit à l’euthanasie ou au suicide assisté dans des conditions fortement encadrés ? Sans doute pas car l’abus d’un droit n’est jamais un argument suffisant contre ceux qui en revendiquent l’obtention. Ce sont les abus qu’il faut prévenir et combattre si d’aucuns, par ex., voulaient un jour obtenir on ne sait quel droit à mettre fin à la vie de tel individu, voire de tel enfant, jugé par d’autres déficient – par ex. ses héritiers présomptifs ou ses propres parents ? Et pour prévenir de tels abus, le B.A. BA est évidemment de revendiquer bien plus fort qu’aujourd’hui de bonnes retraites pour tous, des soins de qualité bien remboursés partout, des traitements palliatifs performants bien répartis sur tout le territoire d’une République redevenue une, égalitaire et indivisible.
Mais même cela ne serait pas suffisant dans une société restée fondamentalement capitaliste-impérialiste, donc tournée vers le profit de quelques-uns et non vers l’égal respect de chacun. Si bien que la question-clé que ne posent jamais les médias dominants n’est pas exclusivement philosophique: elle est aussi et d’abord sociale, économique et politique. Si bien que l’aspiration à bien vivre et à mourir le moins mal possible est indissociable de la lutte pour une société communiste permettant à chacun de vivre pleinement, pour le meilleur et pour le “moins pire”, notre humaine, mortelle et commune condition.
Georges Gastaud