– 30 11. 2021 A L’OCCASION DU DEUX-CENTIEME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE FRIEDRICH ENGELS

Par Georges Gastaud*

Alors que Marx revient à la mode et que de croulants piliers de la pensée unique néolibérale, atlantistes et européiste comme MM. Jacques Attali et Alain Minc feignent même de se réclamer du “Capital”, tout est fait – avec l’aide de quelques sommités “marxistes” décaféinées -, pour opposer post mortem le vieux Karl à son alter ego Engels ainsi qu’à leur éminent et commun disciple Vladimir I. Lénine, dont la pensée et l’action donnèrent naguère chair au marxisme sur un quart des terres émergées: Dame! on a le droit d’être autant qu’on voudra “marxiste”, ou mieux “marxologue” ou ‘marxien”, dans nos “démocraties libérales”, mais il faut alors avoir le tact exquis de s’en tenir à la seule “analytique critique du capitalisme”, débouchant au mieux sur un alter-européisme prudent (comme a le bon goût de faire Alain Badiou, auquel de ce fait il sera beaucoup pardonné…), ou à la belle utopie “marxienne” éthérée d’une “société sans classes” purement rêvée, sans parti ouvrier de combat, sans Internationale communiste, sans cellules d’entreprises, sans sortie de l’Union européenne, sans syndicalisme de classe et de masse. Et par-dessus tout, sans conquête révolutionnaire déterminée du pouvoir d’Etat : prière donc, si vous voulez “exister” médiatiquement et académiquement, de ne pas tirer les conclusions pratiques de cette analyse dialectique de la transition du capitalisme au socialisme-communisme que Lénine résumait ainsi dans L’Etat et la Révolution, sur la base de son expérience révolutionnaire sans égal et avec son sans-gêne prolétarien si vulgaire: “ceux-là seuls sont marxistes qui poussent la reconnaissance de la lutte des classes jusqu’à sa conséquence nécessaire, la dictature du prolétariat” (une idée que que Marx avait d’ailleurs déjà énoncée en 1852 dans une lettre fameuse à Weydemeyer, n’en déplaise aux idéologues non repentis du PCF qui ont “abandonné la dictature du prolétariat”, c’est-à-dire le marxisme lui-même, depuis… 1976!). Ce Marx dé-léninisé, dés-engelsisé et “dé-stalinisé” (en fait, dé-SALINISE = édulcoré) de Bibliothèque rose devient alors le Génie (ce qu’il était, du reste) que l’on peut placer décorativement, avec sa grande barbe de patriarche, au Panthéon des “grands philosophes” (si l’on est un économiste bourgeois…) et des “grands économistes” (si l’on est un philosophe académique…) en faisant de lui une icone inoffensive; il suffira pour cela qu’on le dissocie, en philosophie, de l’apport “mécaniste” d’Engels, l’homme qui a le plus développé la théorie dia-matérialiste de la connaissance (en gros: la connaissance humaine comme mouvant reflet approximé de la réalité validé en dernière instance par la pratique) et l’idée ontologique complémentaire, et ô combien hérétique aux yeux des philosophes idéalistes de l’histoire (et plus encore, de la “fin de l’histoire” façon Fukuyama!), d’une dialectique de la nature finissant par accoucher, via les processus évolutionnistes, d’une dialectique de l’histoire insistant sur le rôle central du travail dans l’hominisation.

De même qu’il faudrait aussi jeter par dessus bord l’apport décisif d’Engels à l’anthropologie moderne à travers son livre méprisé et pourtant si anticipateur des luttes féministes et “sociétales” conduites sur des bases de classe, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. Bref, un gentil Marx castré de la philosophie marxiste (le matérialisme dialectique), de la théorie marxiste de l’Etat comme dictature de classe, de la conception matérialiste des idéologies et de la conception sulfureuse d’une société capitaliste menant à la société sans classes via la dictature du prolétariat… Bref, un Marx proprement “thermidorien”, aussi inoffensif pour les dominants que l’était devenue notre Première République une fois que les conspirateurs thermidoriens eurent assassiné Robespierre et Saint-Just, brisant ainsi l’alliance victorieuse de la petite bourgeoisie jacobine et du petit peuple parisien… En un mot, coupons bien Marx de la révolution prolétarienne et si possible aussi de la première expérience socialiste de l’histoire ouverte par Octobre 1917 et sabordée par la contre-révolution déclenchée, sous les conseils peu discrets du Département d’Etat, par les sacro-saints “Gorby” et Eltsine. Pour faire bon poids, ôtons aussi à Marx l’encombrante dialectique de la nature, qui permet au marxisme de faire offensivement le lien entre le matérialisme philosophique et les sciences “dures”, ôtons le concept “mécaniste” de reflet cognitif et le “grossier” matérialisme historique prétendument “mécaniste”; tenons également le souvenir de Marx le plus loin possible de celui des partis prolétariens combattants issus de la Troisième Internationale, et nous pourrons enfin muséifier le Grand Homme, l’enchâsser dans des thèses universitaires que nul ne lira, en faire un de ces “grands auteurs” que l’on peut disséquer sans fin ni dommage pour la domination concrète du capital.

De belles perspectives de carrière s’ouvriront alors pour de très respectables “spécialistes de Marx”, comme il y a déjà tant de poussiéreux “spécialistes de Kant”, de Saint Plotin, des Scolastiques médiévaux, de l’intouchable Nietzsche et comme il existe aussi tant d’ “historiens”, ô combien “subversifs” et “rebelles” (pourvu que, par ailleurs, ils s’expriment en anglais et qu’ils s’affichent à tout propos comme des anticommunistes et des antijacobins enragés), en un mot, des “historiens” chers à MM. Emmanuel Laurentin et Xavier Mauduit, de l’évolution du bleu-roi teinté d’indigo dans la représentation du manteau de la Vierge dans les enluminures bénédictines de la seconde moitié du XIIème siècle… A ces conditions, petit impétrant “marxiste” en bonnet carré, tu entendras l’Institution chanter à tes oreilles le “Dignus es, dignus es intrare in nostram nobilem Societatem”..

Eh bien nous, marxistes du XXIème siècle qui travaillons encore, et d’arrache-pied, à reconstruire un parti de combat lié à la classe travailleuse, nous qui jetons toutes nos forces dans le combat contre l’euro-dislocation fascisante de notre pays, nous qui défendons comme notre propre chair les peuples assiégés par l’impérialisme de Cuba à la Palestine, nous nous réclamons non moins fièrement de Marx que d’Engels, et de Marx-Engels que de Lénine. Et que bien d’autres noms encore plus diabolisés que nous omettrons de citer ici pour ne pas aggraver notre cas au-delà du tolérable. 

Et nous constaterons alors, non seulement qu’Engels a joué un rôle central dans la fondation du “marxisme” et dans la construction du “marxisme”, mais aussi dans l’arrimage du jeune Marx au communisme prolétarien organisé; non seulement l’auteur de La situation de la classe ouvrière en Angleterre (1843) a ouvert Marx à la nécessité centrale d’étudier et de critiquer à fond l’économie politique bourgeoise, mais, après qu’ils eurent fondé ENSEMBLE les matérialismes historique et dialectique (indissociables scientifiquement), après qu’ils eurent organisé pratiquement et théoriquement le premier Parti communiste militant de l’histoire, puis la Première Internationale ouvrière, puis soutenu et éclairé toutes les luttes sociales, nationales et internationales du XIXème siècle (de la Commune à l’indépendance de l’Irlande), après qu’Engels eut joué un grand rôle dans la création de la IIème Internationale qui (malgré les déviations que lui infligèrent par la suite les “révisionnistes” à la Bernstein) fit du socialisme marxiste un mouvement de masse paneuropéen, la tentative inlassablement relancée de dissocier ces deux amis, camarades de lutte et co-créateurs non moins séparables l’un de l’autre que ne le furent jadis Michel de Montaigne et Etienne de La Boétie, est plus que jamais vouée à l’échec. 

Il suffit en effet de constater que, après maintes tentatives académiques pluri-décennales pour ignorer Engels, pour se moquer de lui, pour le dénigrer et appeler à demi-mots les lycéens et les étudiants, y compris “marxistes”, à ne pas le lire, après tant d’insistance séculaire pour forclore Engels des listes d’auteurs classiques du bac (alors que plusieurs livres décisifs du “marxisme”, dont L’Idéologie allemande et le Manifeste du Parti communiste sont cosignés “Marx et Engels”), ce PHILOSOPHE qui a décrypté les fondamentaux de l’histoire de la philo (dans L. Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, cf le chapitre lumineux sur La question fondamentale de la philosophie…) est enfin devenu un classique du bac après moult batailles institutionnelles peu visibles que l’auteur de ces lignes a eu l’honneur d’engager en pétitionnant au milieu des années 1990. 

Quant à Marx, il est enfin entré de plain-pied – Lucien Sève n’y fut pas pour rien ! – au programme de l’agrég de philo. Et surtout, comme l’a montré notre livre Lumières communes, notamment ses tomes II (théorie dia-matérialiste de la connaissance et classification des sciences), et III (dédié à la dialectique matérialiste en mathématique, sciences cosmo-physiques et théorie du vivant), et pour peu que l’on se donne vraiment la peine de lire et de comprendre en les rapportant à l’état des sciences à leur époque et en dégageant leur ligne de principe indépassable, ses grands livres Anti-Dühring et Dialectique de la nature, que nombre de recherches contemporaines en physique, en astrophysique-cosmogonie, en chimie, en biologie, et bien entendu, en sciences socio-historiques, voire en sciences du psychisme et de la personnalité, vérifient le pronostic d’Engels selon lequel, le développement des sciences de la nature prouve que, en dernière analyse, la nature se comporte de manière dialectique et non de manière métaphysique. Une dialectique qu’Engels appliquait du reste, au second degré, au matérialisme dialectique: n’écrivait-il pas en effet que, à l’avenir, “lors de toute découverte faisant époque, le matérialisme devra changer de forme“. De “forme”, n’en déplaise aux dogmatiques; mais surtout pas d’orientation cardinale, au grand dol des révisionnistes!

C’est pourquoi, quitte à choquer le petit-bourgeois, y compris le petit-bourgeois “marxiste”, et tant qu’il faudra arborer de telles références nominales pour “marquer” les camps dans l’espace théorique, nous nous afficherons toujours incurablement, non seulement comme “marxistes”, non seulement comme, pis encore, “marxistes-léninistes”, mais délibérément et outrancièrement (même si Engels qui fut la modestie même eût sans doute rejeté ce terme), comme d’incorrigibles ENGELSIENS

Soit dit en guise de salut fraternel à la mémoire vive d’Engels et de sa compagne combative, l’intrépide prolétaire irlandaise d’avant-garde Mary Burns, en ce 200ème anniversaire de la naissance du savant, du philosophe, de l’érudit, du polyglotte invraisemblable, du combattant révolutionnaire, du grand organisateur du prolétariat allemand et international que fut Friedrich Engels  

*professeur agrégé de philosophie, auteur de “Lumières communes”, traité de philosophie générale à la lumière du matérialisme dialectique. Cf aussi le site www.georges-gastaud.com   En préparation un livre sur la dialectique de la nature. 

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