Georges Gastaud, vous avez été professeur de Philosophie et vous êtes désormais un heureux (on l’espère) retraité. 

G.G. Je ne suis plus professeur d’active, mais je crois que tout professeur de philosophie qui aime sa matière reste professeur de philosophie à vie, qu’il donne des conférences, anime des cafés philo, écrive des articles et des livres, anime des stages pour militants politiques et syndicaux, etc. Camarades épicuriens, existe-t-il plus grand plaisir que celui de penser avec des amis… et sans hiérarchie administrative sur le dos ?

Vous avez publié plusieurs ouvrages, lesquels s’inscrivent dans un courant de pensée, le marxisme-léninisme. A notre époque, ce courant, en France, dans l’enseignement, dans l’Université, n’a plus de visibilité – mais heureusement, bien des choses qui ne se voient pas existent quand même ! Et, avec des médias qui sont de logique, en fait et en théorie, celle qui fonde leurs pratiques, capitaliste, ce courant est ignoré – ce qui prouve d’ailleurs qu’il est donc considéré comme réellement sensé, dangereux, puisque ce qui ne représente nullement aucune menace pour les pouvoirs en place a facilement la parole. Pour vous trouver, il faut donc vous chercher ! Un certain nombre des collègues qui ont décidé de se réunir dans notre collectif ont lu plusieurs contributions sur le site de votre Pôle, le PRCF, “Initiative Communiste”, qu’ils ont apprécié, jugé, sensées, constructives, sans être nécessairement d’accord avec l’ensemble de vos affirmations. 

G.G.

  1. Merci de votre attention. Ceux qui veulent me trouver point trop malaisément peuvent le faire en allant sur mon site philo ouvert récemment (https// :georges-gastaud.com) ou en tapant sur leur clavier www.initiative-communiste.fr , ou encore en allant sur le site informatique du COURRIEL (lutte contre la politique linguistique totalitaire du “tout anglais”).
  2. Concernant l’Université, et le “marxisme-léninisme”, il n’est pas surprenant qu’il soit banni de l’université bourgeoise (sans parler de l’édition, des émissions radiophoniques et télévisuelles…); en effet, il serait naïf d’attendre que ces appareils idéologiques d’Etat (pour parler comme Althusser) promeuvent une ligne théorico-politique générale (le marxisme-léninisme) qui consiste à aborder les questions sociales, idéologiques et politiques du point de vue de la lutte de classe du prolétariat (au sens large et moins périmé que jamais que porte ce mot) pour la société sans classes. Alors que, globalement – je ne parle pas bien sûr des efforts méritoires de tel ou tel universitaire courageux mais isolé et ramant à contre-courant – lesdits appareils idéologiques publics ou privés ont plutôt pour mission, pas toujours si inconsciente que cela, de mener la lutte des classes idéologique indispensable au maintien des sociétés de classes... En réalité, les marxistes-léninistes, c’est-à-dire, de nos jours, les marxistes (un marxisme non léniniste à notre époque est un peu comme un physicien qui se serait arrêté à Newton et qui rejetterait la Relativité ou les quanta; quant à un post-léninisme qui ne soit pas une forme déguisée de… pré-marxisme, j’attends encore d’en voir la couleur…), n’ont eu de réelle visibilité à l’Université que durant la trentaine d’années qui a suivi 1945: à l’époque, le PCF, principale force et de loin de la Résistance armée sur le territoire national, était soutenu par plus d’un quart de la population et par la grande majorité des ouvriers; jusqu’en 1973, il était encore le premier parti de France et ses idées de lutte donnaient le ton dans le mouvement syndical, à la CGT et dans une bonne moitié de la ci-devant FEN. Ses grands intellectuels organiques s’appelaient Langevin, Wallon, Aragon, Triolet, Picasso, Soboul, Vailland, Vilar, Vigier, Daquin, Vautier, Eluard… et ils dialoguaient d’égal à égal avec Sartre, Ricoeur et autres “pointures” de la pensée française. On peut aussi songer à ce qu’eût pu devenir après guerre l’influence marxiste dans le champ de la philosophie considérée stricto sensu si les nazis, aidés par les collabos de la police “française”, n’avaient pas livré le jeune agrégé de philosophie qu’était Georges Politzer, pionnier du matérialisme dialectique en France, censeur impitoyable du nazisme, précurseur de la psychologie scientifique et pilier de l’Université ouvrière d’avant-guerre, aux tortures de Pucheu, puis au poteau d’exécution. Encore dans les années 1960/85, les débats entre philosophes communistes, les Garaudy, Althusser et autre Lucien Sève, irriguaient le débat philosophique et théorico-politique général, même s’il faut regretter que la production philosophique des pays socialistes, URSS, RDA, Vietnam, etc., ait été totalement méconnue et déniée en France (la plupart du temps, les recherches russes en logique, en épistémologie, etc. restaient tout bonnement non traduites et “inconnues au bataillon”). 
  3. L’effacement actuel du marxisme-léninisme à l’Université n’a rien d’un phénomène naturel, d’une “mode”, d’une réfutation en bonne et due forme ou d’une péremption des idées léninistes: elle est le résultat d’une bataille de classes acharnée que les communistes ont perdue et pire, que beaucoup d’entre eux n’ont pas menée ou que parfois, ils ont menée du mauvais côté dans la mesure où ils ont eux-mêmes “tourné casaque” avec les vents mauvais, et disons-le, contre-révolutionnaires, qui se sont levés au milieu des années septante. En gros, jusqu’au mitan des années 1970 (1974, Révolution portugaise des Oeillets accompagnée d’une immense poussée révolutionnaire en Afrique, avec à sa tête le général communisant Vasco Gonçalves; 1975, victoire du peuple vietnamien et de son parti communiste sur l’ “invincible” impérialisme étatsunien…), et malgré des contradictions internes croissantes et non traitées à temps, le mouvement ouvrier, communiste et anti-impérialiste mondial marquait des points; symétriquement, l’impérialisme et le capitalisme reculaient malgré de sanglantes contre-attaques fascistes (Indonésie, Grèce, Iran, Argentine ou Chili par ex.); quant à la social-démocratie, elle était amenée à parler de “socialisme” (à défaut de le construire pour du bon), lâchant ici et là, notamment en Allemagne, des avancées sociales de manière à soutenir les politiques sociales avancées mises en place à l’Est, en RDA notamment. Pour des raisons qu’il est impossible d’analyser ici, mais que j’ai abordées en détail dans Mondialisation capitaliste en projet communiste (1997, Temps des cerises, cf le chapitre III Pour une analyse révolutionnaire de la contre-révolution), et pour parler le langage de Mao tout en l’inversant, le vent d’ouest l’a (temporairement ?) emporté sur le vent d’est. Les P.C. eux-mêmes, pressés par une guerre idéologique inouïe menée à l’échelle mondiale, les syndicats de classe pilonnés et harcelés dans leur base sociale elle-même (énormes désindustrialisation de la France, de l’Italie, etc., et pas seulement pour des motifs économiques: tout bonnement, les bourgeoisies ont eu une trouille bleue en 1968 devant des grèves ouvrières énormes qui questionnaient leur pouvoir de classe et toutes se sont tournées vers le double parapluie allemand et américain: c’est ce qu’il est de bon ton d’appeler la “construction” européenne), ont procédé à un effeuillage idéologique massif. Confrontée à la possible victoire d’une union de la gauche initialement dominée par le PCF, et surtout, à la crainte que ne se reproduise la grève ouvrière de masse de 1968, la France bourgeoise aura été en pointe de cette contre-révolution idéologique avec l’ainsi-dite “nouvelle philosophie” des BHL, des A. Glucksmann et Cie, dont l’antimarxisme, l’antisoviétisme belliqueux, l’anticommunisme, l’anti-progressisme et l’hostilité “postmoderne” aux Lumières étaient le dénominateur commun. 
  4. Ainsi, pressé à la fois par l’adversaire de classe “classique” et par la compétition que lui infligeait son “allié” socialiste sur sa droite, le PCF a-t-il lui-même purgé ses statuts de la référence au marxisme-léninisme dès 1976 (officialisation en 1979) tandis que le PC italien d’Enrico Berlinguer ralliait à grand pas l’Internationale socialiste, l’OTAN et la “construction” européenne (tout cela est factuel!): les peuples, y compris ceux d’Italie ou de France, voient aujourd’hui le triste résultat de ces reculades présentées comme autant d’innovation: bâtie sur les ruines de l’Europe socialiste, la “construction” européenne signifie l’arasement des souverainetés populaires et des acquis sociaux de la Libération et aussi l’inversion des résultats idéologiques de 1945: alors qu’en 1945, De Gaulle se rendait à Moscou pour déclarer loyalement au nom des Français que “la Russie soviétique a joué le rôle principal dans notre libération”, alors qu’à l’époque, le fascisme était mondialement discrédité, l’UE actuelle criminalise l’URSS et le communisme à l’égal du nazisme (motion du parlement européen votée le 16 septembre 2019 par tous les eurodéputés français, de Bardella à Raphaël Glucksmann), l’emblème ouvrier et paysan qui flotta jadis sur le Reichstag vaincu est sur le point d’être interdit par nos “eurolibéraux” et l’extrême droite nostalgique (de Hitler, de Mussolini, de Pétain, de Pilsudski ou de Horthy selon les pays…) revit en Allemagne et en Autriche, en Italie, en Pologne, en Hongrie… et chez nous quand on y regarde d’un peu près . Tout cela avec la bénédiction de Bruxelles et de l’OTAN (de francs nazis hantent le pouvoir de Kiev à Budapest en passant par Vilnius et Varsovie, 90 néonazis siègent au Bundestag sans que cela altère en rien l’admiration générale “due” à la Grande Allemagne unifiée, le RN est périodiquement au second tour de la présidentielle française, etc.). 
  5. Dans ces conditions, comment s’étonner que la classe dominante et ceux que Nizan appelait ses “chiens de garde” idéologiques ait pu marginaliser ce qui restait de ferments rouges (je ne dis pas roses foncés, ou rouge très pâle…) dans l’enseignement supérieur ? L’écoulement sous influence de l’URSS (car Troie n’est pas tombée avant que ses imprudents dirigeants n’aient introduit certain Cheval de bois intramuros, a fait le reste).
  6. Bien entendu, nul ne nie qu’il y ait une autocritique… marxiste-léniniste à faire du marxisme-léninisme “historique”, et l’auteur de ces lignes a fait ce qu’il a pu pour en jeter les bases dans le livre paru en 1997 au Temps des cerises Mondialisation capitaliste et projet communiste. Toutefois, il serait naïf de croire que le léninisme a été chassé de la problématique idéologique dominante parce qu’il ne faisait pas le poids scientifiquement (il suffit de relire L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, de Lénine, pour se convaincre sur le champ du contraire !) ou parce que le “goulag” l’aurait discrédité. Nietzsche, dont bien des thématiques terrifiantes annoncent le nazisme (cf à ce sujet les démonstrations irréfragables de Domenico Losurdo), a-t-il subi la moindre éclipse universitaire, y compris à “gauche” ? Et le charmant délateur Heidegger, qui garda jusqu’au bout sa très anodine affiliation à la NSDAP, ne reste-t-il pas au centre de mille débats contemporains bien qu’il n’ait jamais condamné franchement le régime cyniquement exterminateur qu’il portait dans son cœur ? Et pour cause, ces philosophes – que je lis et relis, moi aussi, comme il m’arrive de relire Céline ou Giono – ne représentent pas le moindre danger, bien au contraire, pour l’oligarchie au pouvoir. Hobbes disait déjà en son temps que “s’il était contraire au droit de dominer de quelqu’un ou aux intérêts de ceux qui dominent que les trois angles d’un triangle fussent égaux à deux angles d’un carré, cette doctrine eût été, sinon controversée, du moins étouffée par la mise au bûcher de tous les livres de géométrie pour peu que cela eût dépendu de celui à qui la chose importait…”

Nous te remercions d’avoir accepté le principe de cet entretien. Le propos est de parler de pensée politique, vivante. Karl Marx, issu de la Bourgeoisie allemande, a une formation universitaire, et il a même écrit une Thèse sur Epicure. Le substrat théorique à partir duquel il s’est formé est la pensée hégélienne, puisque, à la fin de sa vie, et après sa mort, Hegel, et sa pensée, ont déterminé l’Université allemande, au grand dam d’un Schopenhauer. Marx a caractérisé la pensée de Hegel comme un “Idéalisme”, auquel il a opposé un “matérialisme”. Cette opposition nous pose problème. En effet, le “matérialisme”, en tant qu’ensemble de représentations et d’idées, focalisés sur “la matière”, nous semble être aussi un idéalisme, un idéalisme qui fait le lien entre l’abstrait et le concret. Et la pensée de Hegel nous semble être plus qu’un Idéalisme : la transposition de la théologie chrétienne et de sa Trinité, dans l’Histoire humaine, ce qui conduit Hegel à faire l’apologie et la propagande même, du Christianisme, en tant que sommet de l’Esprit qui se réalise. Marx prétend contredire l’Hégélianisme par l’affirmation du primat des conditions matérielles, mais on peut dire que, avec l’humain, l’un ne va pas sans l’autre : les conditions matérielles rendent possible l’existence et l’expression d’idées, lesquelles sont susceptibles d’affecter les conditions matérielles, par exemple, en les modifiant. Mais finalement, est-ce que Marx comme Hegel n’est pas avant tout un penseur de l’Histoire, et du coup, le marxisme, lui, raconte, pour la première fois, une Histoire dont on a jamais entendu explicitement parler, avec “la lutte de classes” ? Et pourquoi dans les récits publics, provenant de marxistes, même de marxistes-léninistes, il est si peu question du passé et du présent de cette “lutte de classes” ? Enfin, et cela devrait même être notre première question, comment prouve t-on, aux yeux de celles et ceux qui ne les voient pas ou qui refusent de les voir, l’existence des “classes sociales” ?

G.G. – Concernant l’opposition entre idéalisme et matérialisme, elle court comme une ligne de faille de plus en plus large dans toute l’histoire de la philosophie et le premier, à ma connaissance, à l’avoir thématisée ouvertement est Platon dans Le Sophiste; il y oppose les “Fils de la Terre” (= les matérialistes) aux “Amis des Formes” (ou des idées, cela dépend de la manière de traduire eidos). Engels explique lumineusement dans Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande comment la “question fondamentale de la philosophie”, celle à laquelle on ne se dérobe pas plus quand on croit la dépasser que l’on ne dépasse la lutte des classes quand on prétend “ne pas faire de politique”, est celle qui consiste à savoir si, dans le rapport du sujet à l’objet, objet indépassable de toute théorie de la connaissance, le pôle absolu est le pôle matériel, la nature, la matière, ou bien le pôle spirituel. Je ne vois pas comment, sans acrobaties infinies que balaye et rebalaye à tout moment le progrès des connaissances scientifiques (cosmogonie, planétologie et cométologie, chimie et biochimie, biologie et neurologie, sans parler de l’analyse matérialiste marxiste des idéologies), on peut aujourd’hui se dérober à l’idée que, oui, la matière et son évolution a précédé de très loin l’existence du premier être pensant (la logique et la chronologie impliquent de cent façons que les sociétés aient été précédées et préparées par l’émergence d’être dotés, ne serait-ce que d’un système nerveux central, que ces êtres eux-mêmes aient été produits par une évolution biologique, aussi tortueuse qu’on voudra, que celle-ci n’ait pu précéder les combinaisons chimiques moléculaires et macromoléculaires  et qu’en physico-cosmologie même, les atomes aient été préparés et précédés par l’émergence, nullement “éternelle” des noyaux atomiques, etc.). En ce sens, oui, la matière en mouvement est bien le pôle ontologiquement absolu, et la conscience, y compris conçue comme intentionnalité, est bien le pôle relatif tant il est évident scientifiquement qu’il peut exister une matière sans conscience, mais que l’inverse est impossible (sauf à croire comme Bergson à la possible existence d’un esprit sans cerveau: Diderot avait déjà tourné tout cela en dérision dans son Rêve de d’Alembert). 

  • Sans cette prise de position, qui est conforme à l’enseignement de toutes les sciences, de la cosmologie à la neurologie, on est réduit au créationnisme, c’est-à-dire à l’idée proprement magique que l’Esprit a “créé” le monde sans matière préexistante. Les positions neutres sont intenables car il faut bien en définitive se prononcer sur la question de savoir si le rapport entre sujet et objet, entre “esprit” et matière est en dernière analyse… matériel ou spirituel. Les pirouettes gnoséologiques ou “praxologiques” consistant à écarter momentanément le Créateur pour lui substituer, soit le sujet de la connaissance (qui crée certes… la connaissance de l’objet, voire l’objet théorique, mais jamais l’objet de la connaissance, même en physique quantique où l’électron n’a jamais attendu le physicien atomiste pour exister et produire ses effets !), soit le sujet de l’Histoire, soit celui de la praxis, me paraît relever de ce que Freud appelle les “résistances”. Même dans l’ordre du connaître, d’ailleurs, le sujet n’est jamais premier, pas plus que ses idées sur le monde. Le reflet mental du monde, qu’il soit juste ou erroné, n’a certes rien de passif et il est construit, aucun souci pour accepter cette idée car le matérialisme dialectique n’a que faire du réalisme naïf. Mais comme l’explique Marx dans son Introduction à la méthode de l’économie politique (véritable Discours de la méthode introductif au Capital), l’esprit sachant ne construit jamais qu’un “concret de pensée” qui ne se substitue nullement au “concret réel” totalement indifférent à cette affaire (je le répète, y compris en physique quantique: ce n’est pas l’idée que se fait l’Observateur qui impacte le positionnement de l’électron mais son interaction tout-à-fait matérielle avec l’appareil de mesure…). Bref, l’idée engelsienne de “reflet” cognitif n’est en rien naïve ni contraire à l’idée d’une connaissance construite. –  Il est vrai qu’une certaine forme de matérialisme est, non pas idéaliste (ce serait un non-sens), mais métaphysique et spéculative. Or précisément, le matérialisme marxiste est, non pas métaphysique, mais dialectique, analysant toujours l’être dans son mouvement, ses contradictions et ses métamorphoses. C’est bien parce qu’il est indissociable du mouvement et du devenir que cet “être” n’est pas Dieu. Qui plus est, le matérialisme marxiste a rompu avec la pure spéculation philosophique puisque, dans le domaine anthropologique, le matérialisme marxiste est contemporain de l’analyse matérialiste de l’histoire, de la théorie politique des luttes de classes, de la polémologie dialectique et scientifique issue de Clausewitz, et dans le domaine des sciences de la nature, ce qu’Engels nomme “dialectique de la nature” n’est nullement son invention personnelle: cette dialectique de la nature qui permet d’historiciser l’étude de la matière, émergeait déjà largement à l’époque d’Engels avec les balbutiements de la cosmogonie scientifique (hypothèse Kant-Laplace sur la genèse du système solaire), avec l’unification des formes de mouvement physique (conversions des mouvements mécanique, thermique, électrique, magnétique…), avec la mise en évidence du fait de l’évolution et la découverte de la cellule, et c’est encore mille fois plus vrai au XXème et au XXIème siècles. Pensons à tout ce qu’il y a de dialectique, donc de philosophique, dans l’extraordinaire Mécanique ondulatoire fondée par notre défunt compatriote, le physicien (et philosophe, si on le lit d’un peu près) Louis de Broglie, qui osa associer une onde à toute particule matérielle – et réciproquement. Bref, je ne vois pas en quoi serait dépassée et “naïve” la formule d’Engels disant qu’ “il n’y a pas plus de mouvement sans matière qu’il n’y a de matière sans mouvement”.  

J’admire Hegel, dont la force intellectuelle est prodigieuse: rien de comparable à mes yeux depuis Leibniz, Spinoza et Aristote. Je me permets simplement de conseiller à tout un chacun de relire les passages de la Grande Logique où Hegel critique vertement, et souvent spirituellement, le criticisme kantien, encore tellement adulé dans l’université actuelle. Si on relit tout cela de près, on verra qu’en réalité, la dialectique de la nature, qui affleurait déjà dans L’essai kantien pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative, a été quelque peu refoulée par Kant au nom de ce que Hegel appelle spirituellement “la tendresse pour le monde” : elle consiste, pas seulement chez Kant apparemment, à refuser toute dialecticité, toute logique du contradictoire, à l’être en général et à la nature en particulier, pour enfermer la contradiction dans l’erreur ou dans l’ “illusion transcendantale”. Préjugé idéaliste typique qui réserve en définitive la rationalité (ou les manquements à la rationalité) à l’ “esprit” seul! 

  • Bien entendu, Hegel n’ira pas jusqu’à la dialectique de la nature car lui aussi juge in fine la nature indigne de l’historicité et de l’auto-dynamisme: quoique très intéressante, sa philosophie de la nature (seconde partie de L’Encyclopédie des sciences philosophiques) est essentiellement statique et Hegel repousse bien imprudemment toute idée d’évolution géologique ou biologique. 
  • Encore un mot sur la “Trinité” hégélienne. Si l’on se souvient que l’idéologie reflète souvent la réalité à l’envers, est-ce la logique dialectique hégélienne qui reproduit naïvement la trinité chrétienne ou n’est-ce pas celle-ci qui, après bien d’autres mythologies religieuses de la “mort et de la résurrection”, mythifie un processus universel, et typiquement matériel, celui que résume la formule ô combien matérialiste et scientifique de LAvoisier “rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme“: en réalité, les processus de vie, de mort et de renaissance sous une forme élargie sont archi-courants dans la nature et dans l’histoire. 
  • Au demeurant, l’origine du matérialisme dialectique n’est nullement chez Hegel: c’est une des plus anciennes tendances de la pensée rationnelle qu’exprimait déjà Héraclite, un philosophe naturaliste qui disait déjà au VIème siècle avant notre ère, “le tout est transmuté en feu, et le feu en toutes choses, comme les marchandises sont échangées contre l’or et l’or contre toutes choses”, un énoncé que n’importe quel économiste trouvera fort matérialiste et rationnel!
  • Je ne fais ici que survoler la question, je pense l’avoir traité de manière méthodique dans mon livre Lumières communes, traité de philosophie générale à la lumière du matérialisme dialectique (réédition récente par Delga, 2015), spécialement dans le T. I (où je débats des rapports structurels entre les aspects ontologique, gnoséologique et “praxique” des doctrines philosophiques en général et du matérialisme dialectique en particulier), et dans le T. III où je montre combien, souvent à leur insu, les grands mouvements tectoniques des sciences de la forme et de la nature révèlent de dialecticité profonde. La dialectique de la nature sourd littéralement par tous les pores de la science contemporaine et le dire est moins tomber dans un scientisme naïf que restituer tout au contraire sa profonde charge philosophique déniée à la connaissance scientifique: chose indispensable à notre époque trouble où les lumières vacillent plus que jamais sous le choc des fondamentalismes religieux, quand ce n’est pas tout bonnement des délires de la pensée magique et immatérialiste. Pour voir combien la dialectique de la nature engelsienne n’est pas “périmée”, mais au contraire littéralement dilatée, voire transfigurée, par la science contemporaine (en comparaison de laquelle Engels paraît parfois bien timide!), je me contenterai de citer ce passage du physicien des particules Gilles Cohen-Tannoudji: “La représentation de l’univers que les modèles standards de la cosmologie et de la physique des particules concourent à nous offrir, est celle d’un univers en évolution, en devenir, depuis une phase primordiale où toutes les interactions et particules étaient unifiées, à l’état dans lequel il se laisse observer aujourd’hui, en passant par toute une série de transitions de phase où les interactions se différencient, les symétries se brisent, les structures se forment, de nouveaux états de la matière se constituent” (in La flèche du temps, Flammarion). 

Marx a passé près de deux ans en France, avant d’être expulsé (pour l’Etat français de l’époque, les communistes dont il était l’un des membres étaient-ils jugés comme “séparatistes” ? !). Une revue a eu un premier et dernier numéro, avec les Annales franco-allemandes, et en 1845, il doit déjà quitter la France. Une de vos associations, on a découvert cela, fait référence à Flora Tristan, que Marx a connu, une femme étonnante qui a écrit “L’Union Ouvrière”, union pour laquelle elle a donné toute la fin de sa vie, jusqu’à l’épuisement. Avec Engels auquel il s’est lié, il rejoint la Ligue des Communistes, une “société secrète”, et il publie dans la foulée, “Le Manifeste du Parti Communiste”. Est-ce que son séjour en France a été décisif dans sa perception et compréhension de la lutte des classes, que ce soit parce qu’il a vu et entendu, de Flora Tristan, de Proud’hon, et de tant d’autres ? Est-ce que le marxisme, en tant qu’il est un “désir de communisme” pour reprendre une formule actuelle, ne s’est pas fondé dans cette expérience de Marx en France, ce qu’il continuera de parler plus tard dans son célèbre ouvrage sur la Commune, “La guerre civile en France” ?

G.G. – Marx a été expulsé par Guizot à la demande du gouvernement prussien: c’était déjà l’Europe des polices! Cependant je ne suis pas un spécialiste de la biographie intellectuelle de Marx. Je crois savoir que l’influence ouvrière sur Marx passe d’abord par sa fréquentation des milieux ouvriers communisants (la France est la terre native du communisme moderne avec la Conspiration pour l’égalité de Babeuf), mais les ouvriers allemands expatriés à Paris étaient déjà très radicaux. Enfin, l’apport d’Engels, fils de fabricant faisant la navette entre Paris, l’Allemagne et Manchester, tôt tombé amoureux d’une autre femme admirable, la prolétaire irlandaise Mary Burns, me semble décisif pour le passage de Marx, initialement proche de l’idéalisme néo-hégélien, à des positions prolétariennes en politiques et matérialistes en anthropologie. Le film récent Le jeune Marx me semble relativement fiable de ce côté-là. Mais surtout, que chacun relise La situation de la classe laborieuse en Angleterre d’Engels et le lecteur constatera par lui-même que d’emblée, les questions du cadre de vie et de sa dégradation (dégradation des sols, des rivières, de l’air…) par la quête avide du tout-profit figurait déjà au coeur de la problématique communiste. 

Précisément, avec cette expression, Marx n’a t-il pas défini ce qu’est le présent français – la guerre civile en France ? Quand on regarde l’Histoire de notre pays depuis des décennies…

G.G. – En effet, Marx a toujours considéré que la France est “la terre classique des luttes de classes poussées jusqu’au bout”. N’oublions pas que c’est seulement en France que la révolution bourgeoise a été débordée sur sa gauche par le peuple en armes des Sans Culottes (c’est la phase dite jacobine de la Révolution qu’abhorrent encore aujourd’hui l’ensemble des privilégiés). La guerre de classes n’a jamais cessé chez nous: dès 1948, peu après que les ministres communistes eurent été chassés du gouvernement sur sommation de Washington (de même les ministres communistes italiens et belges), le gouvernement de troisième force (SFIO et MRP, socialistes et démocrates chrétiens) tentaient de supprimer le statut Thorez attribué aux mineurs et provoquaient une guerre de classes au sens plein et entier du mot: pardonnez à l’habitant du bassin minier de Lens que je suis devenu de rappeler qu’alors, le ministre “socialiste” Jules Moch a envoyé l’armée et les tanks sillonner le bassin minier, qu’il y a eu de nombreux tués chez les “rouges” et que des dizaines de milliers de cheminots, de mineurs et de métallos communistes ont été révoqués et ont perdu tout espoir de retravailler dans le Nord-Pas-de-Calais… Dès le lendemain de l’énorme grève ouvrière de 68, aspect principal de ce qui est généralement présenté comme une émeute étudiante, les gouvernants français et allemands ne cessaient de se rencontrer pour redéployer la division capitaliste européenne du travail. Comment neutraliser la classe ouvrière traditionnellement rouge et communisante de France, comment aussi neutraliser la petite paysannerie rouge française (rappelons que le PCF était encore le premier parti de l’Hérault en 1979), sinon en brisant le produire en France, en démontant méthodiquement la sidérurgie, les mines, et surtout, la machine-outil – mère de l’industrie – qui était une des occupations centrales de l’usine Renault de Billancourt, épicentre de la grève de masse de 1968. C’est ainsi que la grande industrie a été abandonnée à la RFA, où le Parti communiste KPD avait été interdit par Adenauer dès le début des années 1950 et où le prolétariat industriel était solidement encadré par la SPD et par les syndicats de collaboration de classes DGB et IG Metall. Déjà tournée ab ovo contre le socialisme et l’URSS, la construction européenne et atlantique a connu un nouveau coup d’accélérateur (éviction de De Gaulle, jugé trop anti-européen et anti-atlantiste, promotion de Pompidou, intégration au gouvernement des centristes euro-atlantistes de Lecanuet, Duhamel, etc.). Le second grand coup d’accélérateur, destructeur pour les forces productives, notamment industrielles, de notre pays, donc pour la classe ouvrière (ouvriers, mais aussi employés, techniciens et ingénieurs de production de l’industrie, des chantiers, de l’énergie et du transport) et ses enfants, fut le Traité de Maastricht, consécutif à l’implosion contre-révolutionnaire de l’URSS et de l’Europe de l’Est, puis à la quasi-annexion par l’UE/OTAN des pays ex-socialistes de l’Est. La manière dont l’UE se définit elle-même comme “économie de marché ouverte sur le monde où la concurrence est libre et non faussée” est une déclaration de guerre à la classe ouvrière de chaque pays puisque cela signifie que le grand capital se donne tous les moyens territoriaux possibles pour écrabouiller les salaires et les acquis sociaux en mettant en concurrence tous les prolétaires (et aussi tous les artisans, petits commerçants, petits agriculteurs) de Gibraltar à Vilnius et davantage encore : énorme baisse des salaires réels à l’arrivée. Et ce sera bien pire encore quand l’anglais sera devenu la langue de travail unique des institutions européennes, puis, dans la foulée, des grandes entreprises: tout poste de travail sera alors soumis à compétition mondiale. Qui en profitera? La classe capitaliste – ou plus exactement, sa fraction oligarchique – ou les couches populaires, ouvriers, employés, techniciens, agents publics, petits entrepreneurs? 

On sait que Marx a passé sa vie à travailler, et la liste de ses écrits est impressionnante, sans parler de certaines oeuvres qui sont substantielles, qualitativement et quantitativement, comme le Capital. Puisque tu es un excellent connaisseur de cette oeuvre, quels sont les principes de la pensée DE Marx, dont on puisse dire qu’ils sont vraiment SES principes et pas ceux de ce qui, après lui, s’appellera, à tort ou à raison, “le marxisme” ? 

G.G. – Je pense être marxiste, mais ça ne signifie nullement que je sois un fin “marxologue” (et inversement, on peut être un excellent marxologue sans être nécessairement marxiste: “le concept de chien n’aboie pas”…). Dans mon livre Lumières communes, je cite bien sûr Marx, Engels et ses successeurs, mais tout autant les philosophes classiques, qu’ils soient matérialistes ou non matérialistes, et plus encore, nombre de scientifiques contemporains éminents, notamment dans le domaine de ce que j’appelle les sciences cosmo-physiques. Lénine, qui était un vrai lecteur de philosophes et de scientifiques, disait d’ailleurs que “le matérialisme intelligent est plus proche de l’idéalisme intelligent que du matérialisme bête“. 

Par ailleurs, je ne séparerai pas Marx d’Engels car ces deux hommes partageaient tout, et en particulier, SE partageaient le travail et les champs d’étude, aucun des deux ne publiant rien sans l’avoir soumis à l’autre: je dis cela car se focaliser sur le seul Marx, c’est se priver de quantité d’ouvrages parfaitement marxistes mais signés d’Engels, ouvrages en outre parfaitement pédagogiques et accessibles aux élèves de terminale. Concernant les grandes lignes du marxisme, elles ont été résumées par Lénine dans son ouvrage Marx et sa doctrine, écrit à l’époque pour une encyclopédie russe. Sur le plan philosophique, l’ontologie dia-matérialiste du marxisme est principalement présentée dans l’Anti-Dühring et Dialectique de la nature, mais aussi dans les nombreuses lettres échangées par les deux amis et que les Editions sociales avaient présentées au grand public dans un livre intitulé “Lettres sur les sciences de la nature” qu’a longuement commentées naguère l’épistémologue Michel Vadée. La gnoséologie de Marx, d’une grande complexité, figure surtout dans son Introduction de 1857 à la méthode économique dont je parle ci-dessus; j’ai moi-même commenté cette théorie de la connaissance où s’entrecroisent de manière subtile concrétion de pensée et abstraction matérielle, dialectique de l’objet et dialectique du sujet, dans le tome III de mon Lumières communes. L’exposé le plus concis de la dialectique de la nature et de l’histoire, fondatrice du concept de “mode de production”, du matérialisme historique et de l’approche marxiste des idéologies se trouve principalement dans L’idéologie allemande. Si l’on est capable de faire la part de ce qui, dans ce livre, ressort d’une information scientifique nécessairement datée, on trouvera les grandes lignes d’une anthropologie d’inspiration marxiste dans L’origine de la famille, de la propriété et de l’Etat, que devraient lire tous les féministes soucieux d’associer l’émancipation féminine au combat général pour le communisme. Quant à la doctrine politique de Marx, il la résume elle-même en quelques lignes dans une lettre à Weidemeyer datée de 1852. Il écrit qu’il ne s’attribue nullement le mérite d’avoir découvert la lutte des classes, “découverte” dont on trouve la trace chez les auteurs antiques, mais aussi chez les grands historiens français modernes comme Guizot (Marx n’était pas rancunier en matière de science!) ou Augustin Thierry. “CE que j’ai apporté de nouveau, écrit-il (je cite de mémoire), c’est d’avoir démontré que 1°) l’existence des classes ne se rattache qu’à certaines luttes définies, historiques, liées au développement de la production; 2°) la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat; 3°) cette dictature constitue seulement la période de transition vers la suppression de toutes les classes et vers la société sans classes“. Bref, impossible de faire de Marx un gentil réformateur incapable de faire du mal à une mouche : Marx sait à la fois que la lutte des classes est tendanciellement guerre de classes (un milliardaire américain, Warren Buffett, l’a d’ailleurs rappelé sans complexes!) et que, comme disait Saint-Just, “ceux qui veulent des révolutions sans révolution n’ont fait que se préparer un tombeau“. En même temps, Marx indique clairement que la dictature du prolétariat doit être d’emblée orientée vers la société sans classes, donc vers ce que Lénine appellera le “dépérissement de l’Etat”. Aucune idéalisation, aucune fétichisation de l’Etat, bien au contraire, l’existence d’un Etat de classes est au contraire le symptôme d’une société encore immature, pas complètement sortie de la préhistoire, d’une société dans laquelle les hommes ne sont pas encore devenus ce que Marx appelle des “producteurs associés” et Lénine des “coopérateurs civilisés”. Si l’on veut embrasser d’un coup d’oeil la perspective historique dessinée par Marx, on se reportera par ex. à sa Critique du programme de Gotha.

Avec Lénine, qui est tout autant un écrivain qu’un penseur, vous vous ajoutez une deuxième source d’inspiration, pour être “marxiste-léniniste”. Mais en un sens, Lénine reprend, donc répète, toute une partie de la pensée de Marx, et il y ajoute une part personnelle. Etant donné l’ampleur de la pensée de Marx comme de celle de Lénine, existe t-il des ouvrages qui fassent autorité sur cette synthèse-syncrétisme, le “marxisme léninisme” ? 

G.G. – Pas plus que Marx ne s’est jamais dit marxiste, Lénine ne s’est jamais dit léniniste, mais, cum grano salis, “marxiste orthodoxe”. Simplement on ne peut pas être marxiste simplement en répétant Marx, ni léniniste en répétant Lénine tout bonnement parce que 

a) des connaissances nouvelles apparaissent. Bien évidemment que si Engels devait réécrire aujourd’hui Dialectique de la nature, il l’écrirait sans doute autrement ne serait-ce que parce qu’il y a mille fois plus de dialectique de la nature objective dans la Relativité d’Einstein (pour ne prendre qu’un exemple) que dans les conceptions de Newton et Laplace que maîtrisait Engels. Sur le plan scientifique, Lénine a dû notamment thématiser le développement du capitalisme monopoliste devenu impérialiste (colonialiste et néocolonialiste pour simplifier), ce qui a fait apparaître des problématiques totalement inédites sur le plan notamment de la question nationale (la devise d’Engels, “prolétaires de tous les pays unissez-vous”) a dû être complétée par l’Internationale communiste de 1919 (“prolétaires de tous les pays, peuples opprimés du monde, unissez-vous”). 

– En philosophie, Lénine a dû notamment affronter l’idéalisme sur le terrain de la gnoséologie car sur le terrain de l’ontologie, le progrès des sciences avait largement périmé les conceptions métaphysiques et religieuses de la nature. C’est pour affronter le début de révolution physique (premières années du XXème siècle, radioactivité, physique nucléaire, etc.) que Lénine a pris du temps sur son activité de révolutionnaire exilé pour écrire Matérialisme et empiriocriticisme et pour polémiquer, en résumé, contre le positivisme contemporain, nouvelle forme de l’idéalisme “scientifique”. 

– Donc le marxisme-léninisme n’est pas un syncrétisme où Lénine apporterait son “originalité”, le léninisme se conçoit plutôt comme la continuation de la démarche dia-matérialiste et classiste marxo-engelsienne dans des conditions nouvelles et, bien sûr, avec des moyens nouveaux propres à l’époque. Quand, à mon petit niveau provincial, j’avance depuis les années 1980 que “l’exterminisme est le stade suprême de l’impérialisme“, mon but n’est nullement de faire oeuvre d’originalité doctrinale: je constate simplement que désormais, le capitalisme-impérialisme est devenu si pervers et destructif que sur tous les plans, social, économique, culturel, militaire, environnemental, il met en péril l’existence même de l’humanité. Ce n’est pas tant le marxisme – c’est-à-dire une approche d’orientation scientifique des phénomènes sociaux – que la réalité sociale qui a changé. On n’est pas dans le cas des historiens de la philosophie qui se demandent – avec raison – ce qui a changé de la doctrine de X à celle de Y, que dans le cas de ce que disait Guevara lorsqu’il écrivait ceci: “il faut être marxiste avec le même naturel qu’on est newtonien en physique ou pasteurien en biologie”. Au fond, c’est le fil rouge de l’analyse dia-matérialiste, l’ancrage prolétarien, l’engagement anti-impérialiste, la visée du communisme sans omettre le moment “dur” et “laid” de la dictature du prolétariat qu’il faut maintenir à tout moment mais cela n’implique aucun dogmatisme, bien au contraire, il faut appliquer au marxisme – et au léninisme, et même si j’ose dire, à l’ “engelsisme” eux-mêmes, la subtile remarque d’Engels parlant des sciences de la nature: “à chaque découverte faisant époque, le matérialisme doit changer de forme“. De même le marxisme. De même le léninisme. Mais seulement de forme, pas d’essence ni de “fil rouge”… 

– Dit autrement, les barricades de classes et les fronts (du savoir, de la culture, etc.) se déplacent sans cesse. Celui qui reste immobile se retrouve vite du mauvais côté, comme celui qui “bouge pour bouger”. Il faut donc entretenir avec le réel et le savoir le même RAPPORT DYNAMIQUE que celui qu’entretenaient avec eux Marx ou Lénine pour rester toujours du même côté de la barricade, du côté des lumières, du prolétariat, des peuples opprimés, de la désaliénation générale des rapports sociaux de toutes natures, y compris bien entendu, de genre. 

Marx vivait à une époque absolument dominée par le capitalisme impérialiste (avec le colonialisme). Il a affirmé que les contradictions déterminent et le capitalisme et la marche vers sa fin, mais est-ce que les capitalistes les plus “brillants” qui dirigent ce ne sont-ils pas capables de faire avec, de gérer, ces contradictions, pour empêcher cette mutation de se produire ? N’y a t-il pas un paradoxe à croire que, fatalement, nécessairement, le capitalisme ira vers sa fin et que, fatalement, nécessairement, il faudra aller vers une mutation progressiste ? Est-ce que le capitalisme n’est pas capable d’imposer un long hiver fasciste et “définitif” à l’Histoire humaine ?

G.G. – Je viens en partie de vous répondre. Je dirai cependant que l’époque où Marx écrivait était encore partiellement celle du capitalisme libéral et concurrentiel, une époque où le capitalisme était encore partiellement, quoique perversement, progressiste: il suffit de relire l’éloge, certes paradoxal et ironique, que le Manifeste du parti communiste rend au capitalisme en 1848. C’est surtout à la fin du XIXème siècle que le capitalisme devenu monopoliste et destructeur de concurrence est devenu “réactionnaire sur toute la ligne” comme le dit Lénine dès 1916, en pleine guerre mondiale impérialiste. Déjà l’impérialisme était une manière pour le grand capital de déplacer la contradiction capital-travail vers le “lointain Orient” en surexploitant les peuples colonisés, en achetant la paix sociale avec les chefs réformistes du prolétariat (dégénérescence des partis socialistes et social-impérialisme ne font qu’un, symétriquement communisme léniniste et anti-impérialisme ont parie liée: pensons à Ho Chi Minh, à Mao ou à Fidel Castro…). MAis comme on le voit, déplacer et élargir une contradiction n’est pas l’éliminer, c’est “reculer pour mieux sauter” et gagner du temps en conquérant de l’espace. Voulant éviter la confrontation directe avec “leur” prolétariat national, les monopolistes ont jeté dans la lutte émancipatrice des milliards d’hommes et de femmes du “tiers-monde”. On peut comparer au freudisme: refouler, déplacer, condenser le conflit psychique n’est nullement l’éliminer, c’est la forme et l’échelle qui changent, mais l’antagonisme de classes n’est pas éliminé. Il ne peut l’être que de deux manières: soit par le communisme, c’est-à-dire par une société ayant relégué les classes sociales au magasin des antiquités et où l’individu peut pleinement se développer comme tel, sans être “classé” ni opposé aux autres (le Manifeste communiste dit: une société où “le développement de chacun devient la clé du développement de tous“). Soit par l’élimination de l’humanité elle-même et cela Marx l’entrevoit quand il écrit par exemple que “le capitalisme ne déploie la richesse qu’en épuisant ses deux sources, la Terre et le travailleur”. 

  • Car il faut bien comprendre que la contradiction antagonique, contrairement aux contradictions non antagoniques ou simplement “polaires” (nord/sud, positif/négatif, etc.) est asymétrique: si le prolétariat gagne, il supprime les classes et se supprime comme classe, donc il sape l’antagonisme: le communisme s’éteint comme parti en se faisant société, rien à voir donc, avec un totalitarisme forcément unilatéral. ET si, chemin faisant, le prolétariat interrompt sa marche au communisme et reproduit des inégalités de classes, alors il se suicide comme socialisme et ouvre grand la brèche à la contre-révolution: l’expérience historique l’a cruellement montré avec le développement en URSS – il est vrai entraîné sans cesse par les USA dans une course aux armements économiquement ruineuse – d’une “nomenclatura” qui a finalement pris la tête du PCUS (Gorbatchev, Eltsine en sont les exemples les plus navrants) et qui a favorisé la restauration contre-révolutionnaire du capitalisme, ce qu’on appelle la “mondialisation”. En revanche, quand le capital gagne sur la longue durée, l’antagonisme s’élargit et se durcit et les causes profondes de la violence sociale ne font que se consolider: c’est ce que j’appelle l’exterminisme. Le marxisme n’a jamais dit, sauf dans quelques formulations empreintes de fatalisme qui eurent cours sous la Deuxième Internationale, que le communisme relevait d’une sorte de fatalité historique: le capitalisme n’accouchera du communisme que si et seulement si les prolétaires, les peuples opprimés, etc. sont capables de s’allier, de s’organiser solidement, de construire durablement et de consolider un nouveau régime apte à prévenir la contre-révolution (j’ignore s’il y aura une “seconde chance” pour la révolution sociale, mais je sais que si la seconde chance était gâchée, il n’y en aurait pas de troisième!) . 
  • Il faut bien saisir pour finir que la nécessité dialectique étant contradictoire et comportant la dimension de l’antagonisme réel, elle est foncièrement bifurcante et non linéraire: ou bien, ou bien; “socialisme ou barbarie” disait déjà Engels à la fin du XIXème siècle, “le socialisme ou mourir, nous vaincrons !” lui fait écho Fidel Castro à la fin du XXème. Et cela ne signifie pas seulement qu’un communiste doit savoir risquer sa peau pour le socialisme, mais que si l’humanité laborieuse ne parvient pas à construire un socialisme de nouvelle génération, alors oui, il y a des cheveux à se faire pour l’avenir de notre espèce, et peut-être même de la biosphère dans les décennies qui viennent. Ni optimisme béat, ni pessimisme à la Cassandre, donc, mais, comme disait Romain Rolland et comme aimait à répéter Gramsci, “pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté”. Donc un peu de “déterminisme” marxiste éloigne de l’engagement, mais beaucoup invite à lutter, à militer, à s’ORGANISER. 

Bien que l’URSS ait, en partie, disparu, le marxisme reste bien vivant, dans de nombreux pays, y compris aux Etats-Unis, bien qu’en France, officiellement, il ne soit plus ni en “odeur de sainteté” (il ne l’a jamais été), ni écouté. Mais un Emmanuel Todd a pu publier un “La lutte des classes en France au 21ème siècle”. Dans l’UE, le communisme est à nouveau mis en cause, comme à l’époque de Marx. En France, l’affaiblissement régulier du PCF contribue à une invisibilité des communistes. Mais, quand on regarde partout en Europe, il y a des forces vives. Est-il si nécessaire, alors que le communisme est un internationalisme, d’en rester à un échelon français ? Le PRCF fait référence à la France. Est-ce qu’un parti communiste des communistes européens n’aurait pas plus de poids, à une époque où les relations sont facilitées par les moyens de transport comme de communication ? Bref, comment un penseur communiste comme toi pense qu’il est possible de redonner au communisme une force, d’attraction, d’action ? Est-ce qu’un vrai parti communiste européen ne serait pas, avec des élus à l’UE, les meilleurs porte-parole pour la fin de l’UE ? ou cette fin de l’UE va arriver par les sorties des pays les uns après les autres, comme la GB est en train de le faire ?

G.G.- L’URSS a disparu, ce qui lui a survécu dans la Russie actuelle, c’est d’une part la nomenclature parasitaire, qui a trahi le socialisme et s’est muée en classe capitaliste, plus exactement, en mafia; d’autre part subsiste chez les ouvriers, employés et paysans russes, y compris dans la jeunesse, une nostalgie de masse pour les acquis socialistes perdus, et aussi pour la paix civile sacrifiée et la menace guerrière accrue (aujourd’hui, les russophones sont grossièrement discriminés dans les pays baltes membres de l’UE, le Caucase est à feu et à sang, l’OTAN qui bordure toute la frontière Ouest et Sud de la Russie, plus la menace islamiste fanatique qui a triomphé d’abord en Afghanistan avec l’aide massive et revendiquée des USA). 

  • Bien entendu, le roublard Poutine sait exploiter cette nostalgie légitime, bien que dans les faits il continue à détruire les ultimes acquis de la période soviétique, notamment la retraite à 60 ans que les Soviétiques avaient obtenue dès le début des années trente. Il est capital pour comprendre le sens de notre époque de bien comprendre que, certes, la première expérience socialiste de l’histoire appelle une autocritique marxiste précise (le contraire d’une “repentance”), mais que si bilan catastrophique il y a, c’est bien celui de la destruction du socialisme existant : une énorme victoire historique pour le camp du capital et de l’impérialisme ! Car désormais le capitalisme domine largement, et ce n’est bon ni pour le camp des travailleurs, ni pour la souveraineté des peuples, ni pour la cause des femmes, ni pour la paix mondiale, ni pour l’avenir même de la planète livrée à des prédateurs sans limites comme Trump, Johnson, Bolsonaro et Cie. Si l’on confond les phénomènes contre-révolutionnaires de 1989/91 avec de “grands bouleversements démocratiques à l’Est”, comme l’ont fait chez nous la social-démocratie, le PCF repentant et l’extrême gauche soviétophobe, sans parler des états-majors syndicaux affiliés à la C.E.S., on se trompe du tout au tout sur le sens des évènement géopolitiques et pour commencer, on ne comprend rien à la nature contre-révolutionnaire, impérialiste, antisocialiste, de l’Union européenne consolidée par le Traité de Maastricht. Et l’on en vient, comme tous les partis que je viens de citer, à croire niaisement que cette nouvelle Sainte-Alliance, analogue contemporain de ce que produisit le Traité de Vienne lors de la Restauration monarchique, peut devenir par magie, avec quelques eurodéputés “progressistes” de plus, une “Europe sociale”…
  • Concernant le “parti communiste européen”, j’y vois une illusion social-impérialiste majeure, fût-elle de formulée de bonne foi et sous les atours apparents de l’internationalisme. D’abord souvenons-nous que l’ “eurocommunisme” des années 70/80 a tout bonnement abouti, non pas à la rénovation et à la relance du communisme, mais à l’isolement de l’URSS, au ralliement officiel du PC italien à l’OTAN, à l’autoliquidation du plus grand parti communiste occidental (le PCI), à la dénaturation et à l’auto-neutralisation du PCF (passé de 21% des voix à moins de 2% en une douzaine d’années alors que toute sa politique de “novation” était censé élargir son audience!), bref, le bilan de l’eurocommunisme, c’est: de moins en moins de communisme et de plus en plus… d’euro, j’entends par là de monnaie unique écrasant les salaires, d’Union européenne ravageant les services publics partout, de criminalisation des partis communistes et de résurgence des fascistes. Voilà des faits et non des spéculations sur l’excellence d’une Europe des lumières qui, hélas, s’est toujours révélée incompatible avec la sordide réalité du capitalisme et de l’impérialisme. En réalité, si l’on reprend les termes des traités européens – uniquement modifiables à l’unanimité des Etats-membres, parmi lesquels certains sont ouvertement nostalgiques du Reich! – le socialisme est définitivement interdit en Europe à moins qu’on ne m’explique comment le faire entrer dans la “concurrence libre et non faussée” continentale et transcontinentale. On n’amende pas une dictature supranationale du capital, on l’abat. Et pour cela, rien ne vaut le léninisme. Déjà en 1916, Lénine expliquait que “en régime capitaliste, les Etats-Unis d’Europe ne peuvent être qu’utopiques ou réactionnaires”. Il ajoutait alors que la chaîne capitaliste-impérialiste est mondiale, donc apparemment incassable. Mais en réalité, “une chaîne ne vaut que ce que vaut son maillon le plus faible”, et Oulianov désignait alors ce maillon faible: la Russie des tsars. Aujourd’hui, pour rompre cette dictature euro-atlantique dont la dérive nous conduira inéluctablement à une guerre de revanche contre la Russie, à la fascisation politique galopante, à la destruction des cultures et des langues nationales (le tout-anglais officiel est “en marche”) et à l’arasement de tous nos services publics, hôpital et Education nationale en tête (avec tout ce qui va avec, statut national, concours, bac et diplômes nationaux, “compétences rechargeables” à l’américaine, etc.), il faut que quelqu’un commence quelque part à rompre la chaîne. Pourquoi pas la France qui, tout en restant un impérialisme qu’il faut combattre comme tel à l’égard de ses néo-colonies sud-méditerranéennes, est aussi l’Etat qui, de par son histoire singulière (Révolution française, école laïque, acquis du CNR notamment), risque tout bonnement la dissociation et la relégation à rester dans cette UE “qui lui veut du bien”. Un seul fait: depuis 2010, la commission européenne a sommé 62 fois (je répète, 62!) la France de “réduire ses dépenses de santé”. A part ça, l’UE est “protectrice”… 
  • De plus, si la France sortait de l’U.E., il est facile de comprendre qu’il… n’y aurait plus d’UE; certes, il en résulterait de nombreuses difficultés car les capitalistes tenteraient de torpiller toute forme d’alternative populaire. Mais bien des peuples, notamment chez les prolétaires et les “petites gens”, danseraient de joie! L’affrontement des classes, qui n’est mortifère que lorsqu’il est mené par la classe dominante et qu’il est jugulé chez les dominés, pourrait reprendre dans toute l’Europe et rien n’interdirait – un peu de dialectique que diable! – d’entreprendre à la fois la construction d’une nouvelle République française indépendante et en marche vers le socialisme, d’impulser l’Europe des luttes (non dans l’UE, mais hors d’elle et contre elle) et par la suite, de regrouper -pourquoi pas? – tous les pays européens ou pas d’ailleurs, qui entreprendraient ensemble de sortir du capitalisme. Prenons “à l’envers” l’exemple de l’U.R.S.S.: elle n’est pas passée, comme l’espérait le contre-révolutionnaire “soft” Gorbatchev d’une Union des républiques socialistes à une Union des républiques capitalistes, mais les contre-révolutionnaires ont d’abord provoqué – et ils ont eu raison de leur point de vue! – la sortie unilatérale des pays baltes, puis celle… de la Russie elle-même. Quitte à ce qu’ensuite, à l’initiative de la Russie capitaliste, se reforme une “Communauté des Etats Indépendants” (C.E.I.) sur un autre cadre territorial. Bref, c’est une erreur grave pour des matérialistes, pour des dialecticiens, pour des révolutionnaires, que de croire que le cadre territorial est neutre, que la forme est indépendante du contenu, que l’espace et le temps sont indifférents à la matière (puisque nous sommes entre philosophes: je suis pour Leibniz, contre Clarke!) et qu’on peut à sa guise “capitaliser” ou “communiser” le même cadre territorial et en l’occurrence, impérial: les contenus de classes opposés imposent des formes spatiales et géopolitiques différentes et Lénine lui-même n’a pas conservé le cadre territorial de l’Empire russe pour fonder l’URSS dont se séparèrent la Pologne et la Finlande. 
  • Ajoutons qu’un parti communiste européen existe déjà aujourd’hui sous la forme du “Parti de la gauche européenne” (dont sont membres LFI et le PCF pour la France) et que ce parti est tout naturellement aspiré vers le réformisme et vers l’européisme: il a tendance à parler anglais, ne remet en cause ni l’euro ni l’UE, n’ose plus parler de “nationalisation” car ce serait… nationaliste (quelle stupidité!) et du coup, que peut-il faire d’autre en réalité que d’accompagner de gauche, avec de grandes phrases sur le “service public européen”, la “banque européenne au service de l’emploi”, la ‘réorientation progressiste de l’euro”, le “SMIC européen” et autres billevesées, la casse bien réelle, elle, des acquis sociaux et démocratiques obtenus dans le cadre national. 
  • Deux mots pour terminer sur ce sujet, que j’ai traité notamment dans Patriotisme et internationalisme (2011) et dans Le nouveau défi léniniste (Delga, 2017) mais un parti communiste européen ne serait pas un cadre décent pour nous, militants du PRCF qui n’avons aucune honte, bien au contraire, à nous dire patriotes (nos anciens ont assez versé de sang pour libérer la patrie et leurs noms sont inscrits en lettres de sang sur les murs du Mont Valérien, de la Citadelle d’Arras ou sur les poteaux d’exécution de la Carrière de Châteaubriant) ET internationalistes: pourquoi diable nous communistes français serions-nous d’ailleurs moins proches de nos frères algériens, maliens ou libanais, ou de nos camarades de l’ex-URSS, de Cuba ou du Vietnam, que des camarades du reste de l’Europe? Ne voyons-nous pas qu’une union rapprochée de partis communistes de pays “blancs”, “chrétiens” et… impérialistes, comme ceux qui dominent l’Europe, introduirait une fracture béante dans l’union des prolétaire de TOUS LES PAYS, d’une nouvelle Internationale communiste, dont nous avons besoin? Enfin, regardons l’exemple de l’Amérique latine. Nos camarades cubains, vénézuéliens, boliviens se sont-ils dit: “tiens, pour former une nouvelle Amérique progressiste, nous allons former un seul parti communiste, le parti communiste de l’ALENA (l’équivalent sud-américain de Maastricht)!“. Nullement ! I Ils ont poussé leurs Etats respectifs à se retirer, ou du moins, à ne pas entrer dans le Maastricht américain dominé par l’Oncle Sam qu’était l’ALENA ou le Mercosur. A retrouver l’indépendance nationale, ce bien précieux que Kant lui-même opposait à sa manière à l’idée d’un Empire mondial, ce comble du totalitarisme avant la lettre. (relire le Projet de paix perpétuelle de Kant). Ils ont poussé leurs Etats nationaux respectifs redevenus indépendants (par la nationalisation du pétrole notamment) à coopérer entre eux d’Etat souverain à Etat souverain et à égalité : le pétrole vénézuélien pour Cuba, les instituteurs et les médecins cubains pour le Venezuela… A planifier les échanges et le développement commun. A former en un mot l’Alternative bolivarienne des Amériques dans un cadre territorial LIBREMENT recomposé par des Etats cherchant à se dégager de l’impérialisme. Cette “ALBA” est certes en difficulté tant elle est cernée, sabotée, sapée par l’impérialisme étatsunien et par les oligarchies internes. Mais elle n’est pas morte et malgré l’énorme disproportion des forces, Cuba socialiste tient toujours et le peuple bolivien vient d’élire, bien que sous la botte des militaires putschistes, un président ami d’Evo Morales. 
  • Bref, nous communistes du PRCF qui n’avons pas peur de la révolution, qui savons qu’elle est dangereuse mais que la veulerie est toujours plus dangereuse encore, nous qui voulons reconstruire notre France en euro-capilotade, nous appelons au Frexit progressiste non pas pour nous isoler des autres pays, mais pour coopérer avec TOUS les pays de TOUS les continents en échappant à la dictature globalitaire de “l’économie de marché ouverte sur le monde où la concurrence est libre et non faussée”. Et nous ajoutons, sur la base des faits (l’industrie, l’agriculture paysanne, les services publics à la française, notre langue et notre culture, notre école publique, notre protection sociale, nos libertés démocratiques se portent-elles mieux depuis que nous sommes entrés dans l’UE de Maastricht à l’appel de Chirac et du “socialiste” Mitterrand? Sauf à s’appeler Bernard Arnaud ou Bolloré, qui peut répondre oui à cette question?) qu’en réalité, ce n’est pas si nous sortons de cette UE dictatoriale que nous sombrerons, c’est au contraire si nous y restons que nous “y resterons”, à l’autre sens de cette expression!

Et puisque nous nous référons aux exigences de la pensée philosophique, qu’est-ce qui justifie, aujourd’hui, d’avoir un “désir de communisme” ? Des pays communistes, demain, qu’est-ce qui les caractériserait ? Qu’est-ce qui ferait, par exemple, dans une Education Nationale d’une France communiste, que l’Education Nationale serait différente de ce qu’elle est maintenant (même si ce n’est pas très difficile de penser une EN différente de celle de Blanquer) ? 

G.G. – La première des choses que devrait permettre la rupture de la France avec le capitalisme, la construction du socialisme et d’une société sans classes, c’est d’abord qu’enfin, de nouveau, les classes populaires et les couches moyennes en voie de prolétarisation rapide, retrouveraient l’allant, la dignité personnelle, le sens de l’initiative qui leur sont aujourd’hui universellement déniés et qui, hélas, se traduisent souvent par un lourd climat de veulerie, de carriérisme, de conformisme. Aujourd’hui, et ils le disent, les soignants ne peuvent plus soigner, les enseignants ne peuvent plus enseigner, les ouvriers sont interdits de produire, les chercheurs vont chercher du boulot à l’étranger, les paysans doivent trop souvent saloper leur production ou risquer la disparition, le climat du travail, pour ceux qui en ont un, est plus oppressif que jamais, frisant souvent le harcèlement managérial et patronal: c’est ce qu’ils appellent – toujours en globish bien sûr 

  • le “new public management”: on a vu les résultats à France-Télécom, mais notre école ne va guère mieux. 
  • J’attends surtout de la rupture révolutionnaire un immense “ouf de soulagement” du peuple opprimé, un peu comme l’exprime émotionnellement la chanson d’Henri Salvador “Le lion est mort ce soir!”. Ce serait là une toute autre “fête” que celle qui est actuellement promue comme une diversion au non-sens de nos existences aliénées! 
  • Quant à une Education nationale dé-blanquérisée, dé-macronisée, dé-“maastricotée”, j’en attends d’abord qu’elle redevienne “nationale” avec de vrais statuts protecteurs, des diplômes dignes de ce nom et valables sur tout le territoire, une offre éducative égalisée selon les territoires (halte au séparatisme scolaire: les élites fuient massivement vers l’école privée, voilà un séparatisme dont on parle peu et qui est causé par une casse scolaire pluri-décennale) et avec de vrais moyens pour instruire les élèves les plus lourdement frappés par la crise. J’attends qu’enfin les profs et les personnels ne soient plus méprisés, agressés, paupérisés salarialement, privés du droit à une retraite complète dès l’âge de soixante ans, lâchés systématiquement par leur hiérarchie quand ils se heurtent à l’incivilité, à la grossièreté, à la provoque, aux menaces, j’attends qu’ils puissent sérieusement être consultés en amont sur les programmes et sur les méthodes, qu’ils aient des conditions de travail correctes (à Cuba, pays pauvre, il n’y a pas de classe supérieure à dix élèves!), j’attends que l’institution soit bienveillante envers eux, car comment le serait-elle avec les élèves eux-mêmes si les maîtres sont traités en permanence comme des fainéants putatifs qu’il faut “serrer” en permanence. J’attends aussi que les disciplines scolaires soient respectées, que des enseignants hautement qualifiés dans leur domaine et normalement cultivés dans tous les autres puissent vraiment faire en classe des maths, de la philo, de la chimie, de l’anglais, des S.V.T., de l’histoire-géo avec leurs élèves, que le nombre d’heures de français soit relevé dans toute la scolarité pour que l’ensemble de la population maîtrise la langue commune de la République, j’attends aussi qu’on en finisse à l’école avec le prêchi-prêcha européiste et anticommuniste. Tout cela est minimaliste, j’en conviens, mais ce serait déjà une énorme rupture car enfin les enseignants pourraient vraiment se dire “à moi, à NOUS de jouer!”. 
  • Ensuite, quand cette rupture sera enclenchée avec les moyens budgétaire adéquats, les enseignants communistes auront à soumettre au débat de masse qui aura démarré, avec les profs, les élèves, les travailleurs de toutes professions, leurs idées sur l’éducation et ils n’en manquent pas puisque Wallon, Freinet ou Makarenko ou Kroupskaïa étaient communistes. Mais en l’occurrence, je ne suis pas un utopiste qui rêve chaque nuit du détail de ce que sera la société ou l’école nouvelle; en réalité, ce genre d’utopie tend à mettre l’avenir sous cloche alors que le programme du communisme est au contraire, comme le disait Aragon, de “faire entrer l’infini“: libérons-nous du capital, donnons-nous les moyens d’une démocratie populaire réellement large et ramifiée, “hâtons-nous de rendre la philosophie populaire!” comme disait d’Alembert (= les lumières), socialisons et gérons ensemble les grands moyens de production et d’échange en cessant “d’épuiser la Terre et le travailleur” au nom de la Marchandise; et pour le reste, soyons confiants dans l’intelligence des peuple en nous souvenant de l’ultime parole politique que formula Lénine quelque temps avant sa mort prématurée: “le socialisme est l’oeuvre vivante des masses”. 
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